contacts newsletter
retour au hub Plein Sens


Pour vous inscrire à la newsletter entrez votre adresse e-mail.




se désinscrire

blog

Commun ? Les révolutions qui nous attendent

25/08/2014

Pierre Dardot, philosophe et Christian Laval, sociologue, viennent de publier Commun, essai sur la révolution au XXIème siècle. L’objet est ambitieux : définir les conditions soutenables d’un nouveau « vivre ensemble » à partir d’un regard référencé sur ce qui, depuis plus de mille ans, organise nos conditions de propriété et de production, donc nos organisations sociales et politiques. Leur première question est de savoir si la situation de crise dans laquelle nous vivons aujourd’hui est une fatalité. Si oui, alors pourquoi et comment imaginer de nouvelles alternatives ? 

 

Leur hypothèse est que la crise que nous connaissons ne peut se résoudre par un nouveau type de politique économique, financière ou par de quelconques aménagements budgétaires, mais par un questionnement profond sur ce qui nous est commun. « Bien commun », « en commun »… autant de formules qui, par trop usées, nous éloignent du « commun », laissant la place aux marketings politiques, aux éléments de langages et de prêt-à-penser. L’objectif des travaux de l’hubservatoire étant de travailler sur les termes et le sens des organisations pour donner à chacun, équitablement, les moyens d’engager des conditions nouvelles de coproduction, nous pensons que cet ouvrage, s’il surprend, agace ou simplement rafraîchit nos façons de penser, est un outil essentiel pour agir de manière éclairée dans le monde qui se dessine. En voici une première lecture.

 

Les auteurs s’attachent donc à préciser les raisons pour lesquelles les crises que nous connaissons aujourd’hui, ne vont faire que s'accroître. Crise des ressources naturelles, crise du travail et plus largement crise du « vivre ensemble »… auraient pour origine les effets d’enclosure, c’est à dire l’exclusion du plus grand nombre d’individus des espaces communs et non dédiés, au profit de pouvoirs dominants. Le capitalisme, dont la fin est la « dépossession » dans l’accumulation, serait la forme absolue de ces systèmes. Produisant de l’isolement, de la confrontation et de l’aliénation, cette construction économique et sociale est, selon les auteurs, soumise à un seuil d’exclusion que nous approchons dangereusement et qui annonce son effondrement. Le repli sur soi, la peur de ne plus exister dans le groupe consommant et l’enfermement ne sont que les symptômes – les derniers ? – d’un capitalisme finissant. Évitant toute opposition entre capitalisme et communisme, les auteurs exposent alors les raisons de l’échec de ce dernier système par une même captation des biens communs et des décisions collectives, au profit d’une élite « dépositaire » d’un bien public élargi. Ayant privé tout acteur de la société d’une possible prise en main sur le travail, sur les outils du travail et sur les moyens du « vivre ensemble », le communisme a éteint tout mouvement social et a disparu de lui-même. Motivant ainsi une sortie de ces modèles, les auteurs ne retiennent pour autant, comme tierce voie, la solution d’une sociale démocratie où l’élite politique « partitaire » se confondrait avec l’élite économique, ces rentiers « cosmo-capitalistes » ne travaillant qu’à conforter leurs propres pouvoirs. Resterait une double issue, pour imaginer de nouvelles organisations sociales, pensée à partir de la mise en oeuvre d’un « bien commun de la connaissance » coproduit par les internautes ou d’une économie sociale et solidaire. Dardot et Laval concluent que le premier modèle ne fait qu’accélérer les effets du capitalisme d’enclosure en reposant notamment sur une force de travail, cette fois gratuite. La seconde solution n’a pour vocation que de sous-traiter la misère sociale que l’Etat ne prendra bientôt plus à sa charge. Pourtant, les méthodes dérivées des principes de hacking ou de coopérative peuvent être explorées pour coproduire une société différente.

 

Old enclosure in the forest - geograph.org.uk - 261019CC BY-SA 2.0 Chris Wimbush — From geograph.org.uk
Old enclosure in the forest - geograph.org.uk - 261019CC BY-SA 2.0
Chris Wimbush - From geograph.org.uk

 

Partant de l’enclosure, c’est donc aux sources du « bien commun » et des droits inhérents de propriété que les auteurs cherchent les raisons de ces différents échecs d’organisations sociales, politiques et économiques. L’angle le plus intéressant de leur démonstration consiste à montrer que le simple fait que  le « commun » puisse être énoncé sous forme de bien autorise l’idée d’une possible possession, ce que prouve la réification des  biens communs  au cours des derniers siècles ouvrant maintenant la voie à la privatisation du vivant. Ainsi, l’air est un bien commun indéfinissable, or à partir du moment où l’on instaure un droit à polluer, il devient un objet privatisable. En structurant nos organisations sociales autour du bien, même commun, nous avons donné, de fait, une valeur financièrement évaluable à chaque chose, ce qui aurait insidieusement motivé les phénomènes de dépossession du « commun ». Ce mouvement a été rendu possible parce que les droits de la propriété n’ont jamais été véritablement arrêtés, ils évoluent constamment et ces outils purement subjectifs ont été conçus au profit exclusif d’une société bourgeoise dépossédante du bien commun, société aujourd’hui capitaliste. Que le bien commun soit d’origine universelle , la terre offerte par “Dieu”, ou plus politique, la sécurité sociale, sa définition reste le fait d’une autorité politique ou économique et n’a eu pour objectif que d’élargir et conforter les effets d’enclosure. La principale force d’un tel système réside moins dans un glissement continu du bien commun vers le privatif que dans une action, à partir du bien commun, sur nos représentations individuelles et collectives. En fondant, en effet, le bien commun comme pivot du lien social, les pouvoirs dominants auraient en fait justifié les formes d’organisations fondées sur la possession empêchant ainsi toute alternative, au point de faire croire que de telles organisations fonctionnent pour le bien du plus grand nombre. De plus, cette conception du « commun » comme un possible bien nous aurait détourné des véritables enjeux du « commun ». Parce que la question reste celle d’une représentation collective avant tout, et dans l’optique d’une remise à plat des préjugés construits sur de possibles changements de société, cette étude permet de réhabiliter nombre de travaux portant sur les problèmes de propriété et de production. La relecture de Proudhon et de Jaurès notamment, nous montre comment ces mêmes institutions dominantes ont quelque peu caricaturé ces penseurs. Le premier condamne moins la propriété personnelle en soi et déplace la notion de bien commun vers celle de « force sociale spontanée ». Le second est l’un des premiers à théoriser un socialisme associatif, condition première d’un possible « être ensemble ». 

 

Forts d’une analyse richement construite, Laval et Dardot tentent de montrer que les enclosures ont dépossédé chacun, moins d’un bien ou de son usage, que de la simple possibilité d’agir individuellement ou collectivement sur un environnement soutenable. A partir de cette proposition, Commun, essai sur la révolution au XXIème siècle propose de réinventer dans un second temps les bases d’un droit commun en dépassant la notion de bien commun pour simplement s’attacher au « commun » comme alternative aux formes d’organisations sociales. Le projet tient moins dans le « posséder » que dans le droit à « faire », dynamique elle-même instituante. Le « commun », l’agir ensemble deviendraient ainsi l’institution dominante en raison du caractère éthique et politique premier de cette notion. Dans ce passage du « bien » à « l’agir », les auteurs dépassent enfin les questions de l’abandon de la propriété privée, les hypothèses de propriété collective et même d’un État providence ; toutes ces solutions étant jugées illusoires, archaïques et insoutenables, toutes visant encore, dans une dynamique de dépossession, à éloigner chacun de l’activité d’une « mise en commun » de l’usage des biens simplement, mais aussi et surtout, à empêcher l’énergie d’être ensemble et toutes les externalités permises par de tels mouvements. Profiter en direct ou en compensation d’un bien commun consisterait à éloigner du « faire commun », l’agir étant réservé aux institutions, à leurs seules fins. L’intention de nos systèmes de protection sociale est de nous exclure in fine de toute altérité et de l’idée même de « commun », car elle conforte les pouvoirs dominants, seuls habilités à définir ce qui fait social. Dans leur ouvrage riche de références, Laval et Dardot démontent un système que l’on croyait arrêté pour proposer le dépassement de la notion de « bien commun » et faire prévaloir la praxis comme forme instituante du « commun ». La première dépossession concerne l’agir, la propriété ne vaudrait alors que dans les conditions d’usage et d’administration de l’indisponible. Pour le reste, seul vaudrait la possibilité de créer, la praxis.

 

Ce travail, explorant près d’un millénaire de développement de solutions politiques, économiques et sociales différentes, nous convainc une nouvelle fois que les conditions de production et de possession telles que nous les connaissons ne sont plus soutenables car selon nombre d’indicateurs, la phase du capitalisme dans laquelle nous sommes aujourd’hui nous conduit à une révolution qui sera d’une extrême violence. Les premières incidences sont écologiques, nationalistes et policières (« policières » entendu dans l’émergence d’une société du contrôle systématisé). Les auteurs rappellent que le capitalisme est en soi une révolution qui a notamment travaillé à faire croire que l’histoire est condamnée à se répéter et que l’avenir ne peut être autre que capitaliste. Les auteurs rappellent que la révolution doit être une auto-institution de la société et qu’elle ne signifie pas forcément guerre civile ou effusion de sang. La révolution est un changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même. Elle ne doit pas être confondue avec l’altération des institutions comme la famille, la langue ou la religion, elle est l’entrée de l’essentiel de la communauté dans une phase d’activité politique, activité une fois encore, instituante. Ainsi, si l’ouvrage Commun, essai sur la révolution au XXIème siècle ruine une part de nos modèles, cet essai travaille à proposer des pistes de changement, certes ténues, mais appropriables.

 

Une telle démarche de dépassement, si elle devait exister, suppose des modèles nouveaux, reposant sur une transversalité de l’action sociale, politique et économique, une transversalité sincère à l’instar de ce que, l’historien de la philosophie Pierre Mesnard définit comme une « communauté symbiotique », union organique transformant ses membres en symbiotes ou convives. Il s’agirait d’une véritable communauté de vie où la dimension affective et spirituelle pourrait aussi faire cohésion. Chaque organisme de production, donne invariablement naissance à des communautés plus complexes, en s’incorporant à ces dernières en qualité de membres. Dans le détail, Pierre Dardot et Christian Laval exposent les conditions d’un tel déploiement. Cette société doit, selon eux, travailler à construire par le bas et en transversalité une politique du « commun » qui oppose notamment droit d’usage à la propriété telle que nous la connaissons. Parce que le « commun » est la condition d’émancipation du travail, il peut faire sens pour l’entreprise conçue comme association commune. C’est le « commun » qui peut fonder la démocratie sociale comme les services publics, même s’ils sont à redéfinir eux aussi. C’est le « commun » qui fonde nos actes et qui doit être considéré comme principe et non chose, substance ou qualité propre. Principe politique premier, le « commun » permet de prendre part à la délibération, l’activité de mettre en commun les paroles et les pensées. La participation est, dans le projet défini par les auteurs, la condition seule, essentielle et première pour appartenir au groupe. C’est donc, selon eux, par une praxis instituante qu’existe une pratique des communs animée par les collectifs qui les font vivre.

 

Parce qu’un tel changement ne peut être décidé, qu’il repose sur une approche décentralisée, à l’échelle de la commune, il se peut fort bien, qu’une fois énoncé, un tel projet reste lettre morte. On peut, comme Hannah Arendt, qui définit les mêmes conditions d’un changement fondamental de société, considérer que cette évolution est probablement même impossible. On peut enfin le condamner, mais difficilement sans proposer d’alternatives crédibles. Dans un souci de responsabilité sur notre devenir et, fort d’un projet de coopération, les conditions semblent néanmoins exister pour explorer les questions du « commun » et organiser une gestion des projets, sous l’angle du faire plus que du posséder. On peut aussi, dans ces expériences, chercher celles et ceux qui, partout ailleurs, sur des secteurs d’activités similaires, sur des territoires proches, conduisent ces expérimentations. Ils sont nombreux, et c’est peut être dans ces maillages qu’une solution concrète, globale émergera. Nous évitant tout discours convenu sur le vivre ensemble, la démocratie participative ou le bien commun, la multiplication d’initiatives de coproductions développées sur de telles bases, vaut au moins comme tentative de dépassement de toute fatalité, comme amorce d’une réappropriation du soi et du vivre ensemble. En cela, tout projet de coproduction qui met en jeu une idée du « commun » est un projet d’abord politique. C’est alors une opportunité plus importante que le projet lui-même, c’est l’occasion de penser un politique nouveau qui fasse sens pour une société pacifiée au XXIème siècle. 

 

 

Bruno Caillet - @brunolehub

Licence Creative Commons
Ce article de l'Hubservatoire - Bruno caillet est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International.

Tweets de @Hubservateur

Les 6 principes clés de l'économie symbiotique http://t.co/KPzNS10fGs


plus

Tweets de @Hubservateur

Comment réintroduire de l'imagination en politique? http://t.co/AqJq1OqVDt via @LeHuffPost


Nos
partenaires :

logos partenaires