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Crowdfunding, valeurs d’échanges et monnaies digitales

18/09/2014

Entretien avec Guillaume Lebleu, co-fondateur en 2013 de Credibles, plateforme de crowdfunding dédiée au secteur alimentaire, sur les nouvelles formes de financement de l’économie locale, les nouveaux modes de calcul de la valeur et l’émergence possible de nouvelles formes de monnaies. 

 


Vous avez lancé Credibles en 2013 à San Francisco, où vous êtes installé. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste ce service ? 

 

Credibles est un service de crowdfunding dédié au secteur alimentaire, dans une optique “farm to fork”, de la ferme à l’assiette. Nos clients sont les producteurs, restaurants, épiceries, artisans.. 

 

Credibles permet à ses utilisateurs d’investir dans les entreprises locales par un système de prêt dont le producteur rembourse le montant ainsi que les intérêts en biens et services. Pour une somme de 100 euros investie dans une épicerie, le prêteur reçoit 110 euros de crédits à consommer dans le commerce. Le vendeur obtient ainsi un taux équivalent à environ 5%, plus intéressant que celui auquel il pourrait prétendre auprès d’une banque. 

 

L’ensemble des échanges est géré via une application, le marchand n’a qu’à déduire le nombre de crédit du compte du client lorsque celui-ci consomme. Le client lui a le loisir de découvrir une nouvelle expérience d’achat, il n’a ni à sortir son portefeuille, ni même son smartphone, il n’a qu’à demander au commerçant de mettre la note sur son compte. Le simple fait d’être reconnu et non plus un client lambda créer une expérience assez “géniale”, la recréation de lien local et de relations de village.  

 

Nous réunissons aujourd’hui plus d’une centaine de fournisseurs, principalement dans la baie de San Francisco. 

 

 

Pourquoi un système de niche quand des plateformes comme KickStarter ou Indiegogo pourraient proposer de tels services ? 

 

Les services que vous citez ne sont ni adaptés à ce secteur, ni dans une approche de long terme. Nous avons d’ailleurs éprouvé notre concept sur KickStarter, avant le lancement de Credibles, en accompagnant un restaurant. Le restaurateur souhaitait lever 100 000$, dont 25 000$ sur KickStarter pour des investissements, avait lancé sa campagne en proposant des récompenses sous forme d’assiettes signées, des dîners à prix fixe, des dîners pour six personnes... Nous voyions bien que ces récompenses n’étaient pas adaptées au secteur de la restauration : l’investisseur souhaite simplement pouvoir avancer de l’argent au restaurant pour ses futurs consommations. Nous l’avons accompagné en créant une nouvelle récompense sous forme de bons à dépenser, la campagne a décollé. 

 

Les cartes cadeaux sont par exemple interdite sur KickStarter, très certainement pour des raisons réglementaires puisque KickStarter s'adresse principalement à des projets start-ups et dans ce contexte pourraient être assimilées à des "securities" (valeurs mobilières : actions ou obligations). Credibles ne s'adresse pas au start-ups mais aux entreprises établies qui ont besoin de trésorerie. KickStarter, comme IndieGogo et d’autres, ne sont pas très claires là-dessus, leur actions s’arrêtent dès la fin de la campagne et ne proposent pas de SAV. Les récompenses ne sont pas toujours envoyées, pour diverses raisons dont le manque de temps, la non-évaluation en amont des coûts d’envoi, etc.  

 

Ces plateformes se positionnent par ailleurs sur les start-ups, nous sommes là dans le financement de l’investissement et le capital-risque, quand Credibles se positionne plutôt sur le crédit pour répondre aux besoins de trésorerie des entreprises. 

 

Notre philosophie est différente, c’est notamment pour cela que nous ciblons les entreprises du secteur de la “good food” : des produits sains, bon pour l’environnement et de qualité. Nous visons ce secteur par conviction, mais aussi parce que nous savons que l’on ne crée pas de relation de long terme avec un fast food. Il ne viendrait à l’idée de personne d’investir dans un Mac Donald’s. 

 

 

A bien vous écouter, on peut voir là une nouvelle forme de monnaie d’échange et de système de crédit venant sinon concurrencer les banques, au moins les compléter. Avez-vous pour ambition avec Credibles de créer une monnaie locale, peut-être à l’image de projets développés en France, souvent sous forme associative, soutenue par la collectivité ?

 

Notre idée n’est pas de créer une monnaie, mais plutôt un système permettant de faciliter l'utilisation de crédits émis par une entreprise, chez une autre entreprise. C'est-à-dire permettre une liquidité mais ne pas la garantir, comme le ferait une banque. Nous mettons notamment en place des systèmes de groupes dans lesquels des utilisateurs peuvent échanger leur crédits obtenus en récompense de leur investissement, un système de partage que l’on ne peut pas qualifier de monnaie. Mettre en place ces échanges sur l’ensemble des sommes investies serait très contraignant. 

 

Sur ces questions de monnaie locale, je suis avec intérêt des projets développés en France, notamment le très abouti SoNantes. Je considère cependant qu’aller à la rencontre des gens pour leur demander d’utiliser des monnaies différentes est très compliqué, même en 2014. Nous voyons bien Bitcoin, que je trouve passionnant, peine aujourd’hui à dépasser le cercle de geeks avertis et se trouve confronté à un problème de manque d'accélération du volume des transactions. 

 

Cette question ne doit pas être abordée sous le terme de monnaie, mais plutôt au travers de concepts déjà connus et compris comme les Miles, les cartes de fidélité, le prépaiement ou le crowdfunding. Cette question de la monnaie peut être un objectif mais ne doit pas être mise en avant si l’on souhaite construire un business. La dématérialisation n’en est qu’à ses balbutiements, les freins psychologiques persistent aux Etats-Unis et en Europe, moins en Asie.

 

 

Vos réflexions m’amènent à faire la parallèle avec la stratégie de développement de l’économie circulaire développée par Julien Saint-Amand à Montauban. Ne pas aborder le sujet frontalement, avec un concept qui peut faire peur, mais amener progressivement les entrepreneurs à prendre conscience de la valorisation possible de leurs déchets. 

 

Nous sommes passés d'un monde où les seules informations sociales utilisables dans un contexte d'allocation de ressources étaient les transactions monétaires à un monde social ou de plus en plus d'informations, de valeurs, peuvent être utilisés dans l'allocation économique. Dans le cas de l’économie circulaire, les ressources et déchets sont considérés comme n’ayant pas de valeur car elles sont mal représentées. Il faut repartir du mot “currency”, la notion de courant, de flux, pour représenter la valeur. La monnaie ne représente d’ailleurs que 3% des échanges bancaires, lorsque 97% correspondent à des dépôts, des contrats bancaires et interbancaires. 

 

La valorisation du véhicule personnel par le carsharing démontre qu’en représentant différemment la valeur des ressources, on tend à augmenter les échanges et la liquidité de l’économie. Le prix n’est alors qu’un facteur. Uber est à ce titre une forme de monnaie. Air Bnb pourrait aisément créer sa propre monnaie d’échange, à dépenser à l’intérieur du système : une personne qui loue son appartement obtient des Air Coins qu’il peut ensuite dépenser en louant à son tour un logement. Une monnaie qui pourrait être convertible en dollars ou en euros. Un Air Bnb n’aurait pu démarrer en annonçant “créer un Air Coin”, il faut d’abord créer un marché d’échanges avant de penser monnaie. Ceci reste valable pour Air Bnb comme pour une monnaie locale, à Nantes ou ailleurs. Les gens souhaitent avant tout pouvoir vendre et acheter. La monnaie vient ensuite. 

 

La notion de valeur elle même évolue, le prix ne devient qu’un critère parmi les critères d’évaluation mesurables. Aujourd’hui, si je cherche un taxi ou un VTC, ici et maintenant, mes indicateurs vont être la facilité d’accès à l’information, la confiance et la réputation du chauffeur, le temps de réactivité de celui-ci, etc. Le marché ne se résume pas à un échange binaire : prix contre produit ou service. La monnaie ne devient ici qu’un facilitateur. 

 

 

Cette question des monnaies et plus largement de la valorisation des échanges est passionnante. Pourtant on peine à voir émerger des nouveaux modèles de monnaie locale ou sectorielle. Pourquoi selon-vous ? 

 

Pourquoi des entreprises comme Apple, Uber ou Air Bnb n’ont pas aujourd’hui créé leur propre monnaie, quand ils en auraient les moyens ? Parce que c’est un sujet délicat. La monnaie est un sujet politique, avec toutes les questions de pouvoir et de contrôle afférentes. 

 

Je pense et j’espère que l’Europe prendra le lead sur ces questions. Avec la crise, le contexte est aujourd’hui favorable au développement de monnaies digitales locales, dans un cadre légal et de transparence. L’Europe a une longue tradition sur ces questions (les Sel, le SOL, le Regieuro, le Brixton Pound…) elle trouverait là une solution pour maintenir le continent au niveau qui est le sien tout en dynamisant les communautés locales.  

 

 

Propos recueillis par Régis Chatellier

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