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Gouvernance, le management totalitaire

20/06/2014

La lecture de la présentation de l’essai Gouvernance, le management totalitaire écrit par le philosophe Alain Deneault aux éditions Lux, nous a d’abord inspiré un possible papier sur les risques et les illusions des méthodes de coproduction. Traiter des questions qui nous occupent tel que “Comment organiser des pratiques de coproduction ?” supposait tôt ou tard d’aborder les conditions d’organisation et donc, de penser le moins naïvement possible, les conditions de gouvernance. Pourquoi de fait penser une gouvernance, comment l’organiser et la concevoir ? Cette forme étant posée comme une évidence, sans que l’on sache très bien dire de quoi il en retourne. 

 

 

En 200 pages, et pour amorcer notre chantier, Alain Deneault démonte précisément tout principe de gouvernance en s’appuyant sur l’idéologie dominante d’un tel projet. Méthodiquement, il met en évidence la perversion possible d’un système d’organisation, mu par une logique programmatique capitaliste, usant d’un simulacre de partage pour privatiser toute chose, plus sévèrement qu’il ne l’a jamais fait et conduisant à l’effacement de l’Etat et des plus faibles derrière l’évidence d’un consensus. Si l’on peut être critique sur une démonstration exclusivement menée à charge, un fait est certain, de tels principes d’organisation, si ils sont ânonnés sans plus d’espace critique, ne sont pas sans incidence sur l’idée d’un bien commun. Cet ouvrage est solide, référencé et sévère, tant mieux, ouvrons le débat.

 

 

A l’origine de la charge, l’auteur démontre que derrière toute organisation, il y a une pensée, une culture. Avec la gouvernance, c’est toute une dynamique d’optimisation issue de pratiques de management et de marchandisation qui domine et depuis que de telles théories sont appliquées à l’organisation de l’Etat, rien, à aucun endroit, n’aurait prouvé l’efficience de tels process pour « la chose publique ». Pourtant, force est de constater que tranquillement s’est substitué à « l’Etat providence », le projet de « bonne gouvernance » où seule l’évaluation chiffrée et l’intérêt de quelques uns décide dorénavant de tout dessein commun. Une équation d’optimisation peut-elle éclairer le « vivre ensemble » et les complexités qu’une telle notion ? Les conditions de déclenchement et de résolution des récentes crises financières font la preuve que la norme opérante organisée, en l’espèce, selon des gouvernances mondialisées, est loin d’être convaincante. Si clairement la chose publique, les dépenses notamment, doivent être pensées de manière plus rationnelles, peuvent-elles l’être selon des normes principalement édictées par des acteurs privés  ? Ces derniers n’ont in fine qu’une visée selon l’auteur : prolonger la situation de crise pour déstructurer tout principe d’État. Et donc renforcer leur pouvoir ?

 

 

Le cœur de la démonstration de Deneault est que la gouvernance, et ses corolaires comme la démocratie participative, enterreraient le contrat social pour proposer une solution de contractualisation plurielle et de délibération perpétuelle. Dans les faits un tel type d’organisation serait tronqué par nature. Si sur le papier, la chose est séduisante, dans les faits, la gouvernance ne vise pas la chose commune mais des choses circonscrites aux intérêts respectifs de quelques uns. On se réunit dans un programme de gouvernance pour servir un intérêt identifié et édicter les normes capables d’atteindre un objectif visé. Toute voix contraire, empêchant d’atteindre cet objectif, ne pratique pas « la bonne » gouvernance et s’exclue donc d’elle même. Ceux restants autour de la table de la gouvernance, étant les experts en toute chose, ne travaillent pas à avoir raison, puis ce qu’ils sont dépositaires de la raison. Raison leur permettant de poser des règles de gouvernance et d’élaborer les normes appuyant leur propre raison, raison appuyée sur une somme d’intérêts fédérés et non communs. Ainsi le premier problème de fond de la gouvernance est que : «  C’est toujours d’emblée en fonction de structures arrêtées de pouvoir qu’on définit ce que dialoguer veut dire ». Le pouvoir étant généralement du côté de l’optimisation économique, toute partie prenante préfèrera participer à un consensus que de risquer d’être simplement exclue.

 

 

L’État peut-il, dans cet espace, faire contre poids et protéger un intérêt réellement commun ? Pour Alain Deneault ce n’est pas possible, car il est lui même soumis à l’impératif du développement économique et plus largement, n’ayant d’autre intérêt à défendre que ceux de citoyens atomisés, il est par principe affaibli. Plus fortement encore affaibli si l’on considère que la gouvernance est aujourd’hui globale. Ainsi soit l’État quitte la table, soit il est agissant et n’a plus comme seul rôle que de défendre des intérêts privés, intérêts eux, lisibles, objectivables et répondant aux règles d’évaluation posées par cette gouvernance globale. Dans un tel cadre, si l’État n’est pas « un bon partenaire », il est accusé de fauter dans l’optimisation de la chose publique. Dans un processus « positif » le groupe de gouvernance poussera alors l’État à travailler à dérèglementer et à abandonner toute mission régalienne. «  Dans ce processus qui le subordonne, l’État n’abdique pas ses pouvoirs mais les met au service de ce qui ne regarde plus du tout le bien public ni la conscience sociale ». La perversion d’un tel système conduisant au fait que le mauvais rôle est toujours dévolu à un État contraint, l’acteur privé ayant pour principe d’être libre, son rôle étant même d’abuser de ces libertés. Quand l’État contraint, il empêche donc le bon développement économique et quand il laisse faire, il prend le risque des plus grands dérapages. C’est ce que l’on appelle un deal perdant / perdant, car les fiascos ne sont jamais le fait d’une crise de gouvernance mais d’une crise de la réglementation. L’internationalisation des principes de gouvernance, ne faisant que renforcer un principe de dépendance et d’irresponsabilité globale puisque par principe, si dans un cadre de « bonne gouvernance » les décisions relèvent de tous, la responsabilité elle, ne concerne personne. La décision, dans un principe de gouvernance est anonyme et inclue même celles et ceux qu’elle pourrait léser. La gouvernance vise et, est conçue, selon des principes de fluidité de la décision qui conduisent tranquillement à conduire la chose publique en pilotage automatique. Dans ce cadre, la politique n’étant plus réduite qu’à une « science administrative ».

 

 

Dans cet ensemble d’intérêts économiquement majeurs, ne reste aux simples citoyens qu’à s’intéresser aux aménagements de confort, décidant de quelques conséquences mineures de ces principaux arrangements, c’est ce que l’on appelle notamment la démocratie participative. L’individu, dans de tels espaces, est membre de cette fameuse « société civile » que rien ne détermine. Ravalé à une imparable moyenne, il est spectateur d’une histoire qui ne lui appartient plus. Dans le cadre d’une gouvernance qui n’existe et ne se développe que dans des règles floues, le citoyen est «  Apatride, il se découvre tout simplement au centre de la vie politique, en même temps que, dans un point aveugle d’où émergent les formes inédites de pouvoir qui lui échappent ». L’individu, le citoyen, le salarié, s’adaptent à l’intérêt qu’il n’a pas défini ou il est rejeté. Son adaptation renforçant bien sûr la légitimité perçue du dit intérêt. Ce management serait ainsi totalitaire car pervers au sens où il crée un auto contrôle, une interdépendance, une addiction presque, dont ne peuvent se défaire les plus faibles et les plus soumis, car dans ce type de partenariat le pouvoir est rarement égal.

 

 

Si la réunion autour d’intérêts respectifs empêche toute alternative réellement commune, la définition même des règles de gouvernance empêche définitivement l’expression d’une chose commune, car qui donc définit les termes de l’accord, de l’organisation de l’organigramme, la nature même du discours sur lequel portera le partenariat et le cadre de « l’objectif commun » ? Par principe, celui qui réunit l’ensemble des partenaires pour répondre à un intérêt qu’il a lui même définit. Les règles de gouvernance sont ainsi faussées car une fois encore, une fois la question posée, on est partenaire où on ne l’est pas. Ainsi c’est une matrice subjectivement définie qui tend à devenir, dans le cadre des projets de gouvernance, le cadre de tout ordre social dans lequel chacun est coopté sur des principes qu’il n’a pas choisi et qui ne sont pas organisés selon des intérêts sincèrement collectifs. « Le principe fondamental de la gouvernance prive paradoxalement la vie en société de tout principe fondamental ». Les conséquences de la résolution de l’intérêt dépassant généralement le cadre de la rencontre telle initialement définie. Le fondement même de consensus de tels programmes ruinant de fait toute possibilité de divergence.

 

 

Tout au long de son ouvrage, Alain Denault travaille à apporter la preuve que «  Tout ce à quoi touche la gouvernance tourne à l’avantage du secteur industriel ou financier et se définit à son initiative ». La notion même de bien public disparaît ainsi puis ce que dans son principe le bien public prévoit la non excluabilité alors même que la définition de champs entiers du bien commun est désormais dévolue à quelques uns. Seules les externalités négatives sont socialisées dans un tel cadre.

 

A la lecture de cet essai à charge, on ne fait que constater ce que l’on connaît : une société malade de la gestion, de la cooptation et de la reproduction des pouvoirs, la fin de la pensée critique. 

 

Entre l’option de naïveté ou de cynisme quand à l’invention de nouvelles formes d’organisation, l’auteur propose simplement de privilégier un « dégagement politique », invitant chacun à être responsable, digne par rapport à soit et au collectif. Être indigné, persévérer et penser le commun.

 

Que tirer d’une telle condamnation, considérant que nous n’avons pas d’autres choix que de continuer à croire dans le collectif ?

 

 

Peut-être pouvons-nous d’abord travailler à développer les alternatives dont on a besoin en travaillant, en questionnant et en réinventant, dans le partage, la notion de bien commun, en mesurant pourquoi, comment, les intérêts collectifs que chacun défend sont sincèrement compatibles avec l’intérêt commun donc en ouvrant les projets de gouvernance à ceux qui sont contre les finalités même du projet. L’existence d’un débat contradictoire peut-être la condition même de toute décision. Décision qui s’établirait alors moins selon des normes et ne viserait pas nécessairement un consensus mais la possibilité d’un débat sincère. Sans possibilité de questionner chaque terme, chaque élément de process, le rôle de chaque partie prenante d’une décision – et la nature des relations d’interdépendance entre chacun – sans possibilité d’être actif, ouvert, transparent et sincèrement avec. Peut-être alors faut-il avoir l’honnêteté de reconnaître qu’une proposition, une décision, ne relève en rien d’un projet commun et de substituer au terme de gouvernance ceux de familliance, clannance, copinnance ou simplement d’interdépendance. Proposer en effet, comme le fait Deneault, d’« Abandonner les déverbaux formulés à partir du participe présent – gouvernance, dirigeance, militance, survivance, migrance et redonner du tonus aux verbes (…) renouer avec l’infinitif, signifier les modalités d’actions possibles d’une époque : représenter, parler, classer, échanger… ». S’enquérir en permanence des modalités d’interventions dans le réel pour éviter des normes qui souvent ne peuvent être considérées en l’état. 


Redonner donc du sens critique, de la transparence, de la liberté, de la créativité et de l’altérité concernant de tels process de co-construction. De l’altérité oui,  et assumons, au risque d’une autre forme de naïveté qu’« une parole de bonté, un instant de contact humain ont plus de valeur que les amitiés les plus dévouées parmi les privilégiés »

Bruno Caillet

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