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La Ferme! cultive les imaginaires politiques

17/03/2015

À deux pas de la Gare de Saint-Nazaire, dans un ancien garage automobile reconverti, on croise toutes sortes de machines et toutes sortes de gens autour de ces machines. 


Sur 400 m2, le visiteur navigue ainsi entre un drôle de vélo deux places imaginé pour embarquer des passants et parcourir le front de mer nazairien, une machine à faire pousser les plantes, et des machines à dialogue développées pour les débats publics. 
On peut s’asseoir dans un bus aménagé pour la découverte des territoires créatifs. On peut prendre place dans des roulottes pensées pour des résidences “capsules” d’artistes… On peut discuter avec les gens du coin, venus boire un cidre et discuter un coup, ou écouter de la musique.  À “La Ferme !”, Fédération d’Expérimentations et de Recherches Modestes et Excentriques, on peut regarder pousser les choses, et même donner un coup de main. 

 

Stéphane Juguet
Stéphane Juguet (à droite)

 

Fatigue des grands constats, énergie du fabriquer ensemble

 

Diagnostiquer la crise - toujours “multiforme” - de l’espace public et des institutions politiques est devenu un genre en soi. De l’effondrement de la légitimité représentative à l’échec de la démocratie participative, on  ne compte plus ni les constats d’un évidement de l’énergie politique, d’un détricotage de la cohésion de nos sociétés, ni les annonces de renouveau ou les propositions de revivification.

 

Dans son ouverture à l’ouvrage collectif Refaire société, Pierre Rosanvallon écrivait : “[...] On ne saurait se contenter d’invoquer, de façon quasi magique, un retour, à ce qui était supposé assurer la cohésion sociale : grands principes républicains, grandes ‘institutions invisibles’, que sont l’autorité et la confiance, etc. S’ils ne fonctionnent plus, c’est que la société a changé, déconstruite par un libéralisme triomphant, mais aussi réorganisée autour d’aspirations positives à l’autonomie et à la singularité, lesquelles obligent à repenser le mode de production du commun.”

 

Repenser le mode de production du commun à partir des aspirations positives à l’autonomie et à la singularité : on aperçoit dans ces mots un programme plus ambitieux et susbtantiel que les appels, aussi consensuels qu’inefficaces, à la “reconstruction du vivre ensemble”. Un trait caractéristique de cette approche pourrait être de partir non pas des ‘grandes ambitions communes” ou de vastes chantiers programmatiques, mais au contraire, par le bas, d’une attention renouvelée portée aux émergences et initiatives ne répondant pas aux cahiers des charges du militantisme traditionnel, aux points d’énergies qui se manifestent sans les roulements de tambours de l’engagement citoyen.  

 

Ferme hybride et lieu projet

 

C’est ce qui vient à l’esprit à discuter avec l’anthropologue et designer Stéphane Juguet. Dans la continuité d’une démarche de prospective participative menée à Saint-Nazaire, cet “artisan chercheur” a poursuivi l’aventure en ouvrant un “lieu-projet” sur ce territoire où il a décidé d’ancrer son engagement. C’est ainsi qu’est née La Ferme !

 

Inauguration de La Ferme

 

Tiers-lieu et living lab, centre culturel et atelier de prototypage, La Ferme ! est un espace hybride où s’invente quelque chose qui participe peut-être de ce “commun” contemporain évoqué par Rosanvallon. Après quelques péripéties mouvementées, La Ferme ! a fini par poser ses machines dans ce vieux garage que les membres du collectif s’attachent à aménager et transformer en espace habilité à recevoir du public. 

 

“Tout d’un coup, un dispositif s’entreprend”

 

La Ferme ! est un lieu des possibles entrepreneuriaux, politiques, culturels. Ici, on vient co-construire, prototyper et tester des dispositifs, produits ou idées amenés par des porteurs de projets de tous horizons. “C’est notre dimension de ‘living lab’ auprès des populations”, explique Stéphane Juguet. “Autour d’une communauté progressivement construite, on met notre capacité d’expérimentation au service des problématiques des entreprises, des collectivités locales, des associations - autour de la transition énergétique, industrielle, urbaine, politique.”

 

Pas un acteur de plus pour penser et agir sur le territoire, mais un “hub”, un espace transdisciplinaire qui articule des entités existantes ayant besoin de se relier, de s’agréger ponctuellement autour d’un sujet. L’objet en question peut être aussi bien un projet de service municipal que la collectivité souhaite co-construire avec les habitants, une problématique d’un industriel local qui souhaite expérimenter un nouveau produit, ou un projet de “boîte à livres urbaine” portée par une association. 

 

Think-tank et do-tank en circuit-court

 

Voilà pour le “front office” de La Ferme ! Et le back office ? Un lieu véritablement politique. “On se définit comme une coopérative d’idées et d’action au service des territoires en transition, précise Juguet. Un think tank, mais aussi un do-tank, au sein de notre écosystème local”, à savoir les forces vives du territoire avec lesquels La Ferme ! souhaite travailler en réseau : fablabs, lieux cuturels, salles de concert, etc.

 

Et l’animateur, lui-même anthropologue de formation et ayant participé à l’aventure du Lutin de Dominique Boullier à la Cité des Sciences et de l’Industrie, de développer : “Côté think tank, on a une dominante plutôt ‘recherche’, sciences humaines et sociales, expertise sur les questions de maîtrise d’usage - des gens qui vont construire l’infrabasse du lieu. Dans cette matière intellectuelle, on va venir puiser des éléments qui vont nous permettre de prototyper des solutions. Ces prototypes, on va les discuter, les tester, les reproduire avec notre écosystème qui va du politique au chômeur en passant par le syndicaliste, l’ouvrier de la Navale et le costume-cravate”. 

 

Manger une crêpe et refaire le monde

 

Là réside le coeur de la stratégie d’intéressement déployée par La Ferme ! A l’heure où les grands exercices de concertation territoriale s’essouflent, elle fait le pari de la construction d’une communauté par l’agrégation de publics et l’animation d’un espace, par des temps récréatifs. On vient manger une crêpe, voir un concert ou une exposition, écouter un conte, refaire le monde le dimanche après-midi autour d’un verre de jus de pomme bio. Ce socle de publics intéressés peut ensuite se mobiliser, en fonction des différents profils, pour tester les produits et prototypes à développer.  

 

Boutique de La Ferme à Saint-Nazaire
Boutique, à La Ferme!

 

Dans une ville comme Saint-Nazaire, marquée par les grandes industries républicaines (navale, aéronautique, défense, etc.) et une culture politique plutôt orientée vers des grands élus “capitaines de navire”, retrouver de l’horizontalité, de la légèreté, de l’agilité, n’est pas chose évidente. “Dans ce territoire de l’industrie lourde, du travail organisé, de la décision descendante, on a besoin de retrouver un état d’esprit attentif aux émergences, à l’hybridité, à la pluralité. Là, on a un collectif qui s’entreprend”, qui refait de la communauté et du collectif autour de questions d’aujourd’hui dans leurs aspects les plus concrets. 

 

“Le soir, on entend ronronner l’industrie”

 

Qu’est-ce qui fait de La Ferme un projet original ? Peut-être cette ambition d’être en phase véritablement avec son territoire, son histoire “profonde”, sa culture sensible et matérielle et son économie. Saint-Nazaire a cette particularité, presque unique en France aujourd’hui, d’avoir son industrie au coeur de la ville. Les gigantesques équipements industriels sont pleinement intégrés au tissu urbain. “Le soir, on entend ronronner l’industrie : la ville vit au rythme de l’usine, pas des clochers”, constate Juguet. 

 

Il faut ajouter à cela un imaginaire urbain fondé sur l’impératif de reconstruction : rasée à 80% en 1944, elle s’est reconstruite presque entièrement, en un effort qui demandait un certain dirigisme politique, cohérent avec l’esprit “planiste” de l’après-guerre. Industries lourdes, grandes entreprises de souveraineté et interventionnisme d’une collectivité habituée à gérer le moindre aspect du territoire. L’héritage ne semble pas en phase avec la culture contemporaine du prototypage rapide, du hacking, de l’innovation agile, de l’urbanisme ludique et des projets co-construits. Pourtant, cette logique du “co-” s’est depuis longtemps incarnée dans ce territoire, à divers titres. Stéphane Juguet rappelle que le mouvement des Castors est né à Saint-Nazaire, ces coopératives d’artisans (maçons, plombiers, peintres…) qui dans l’après-guerre se réunissaient en équipage pour co-construire leurs maisons. Quelques grandes entreprises nazairiennes sont également des coopératives, issues notamment du syndicalisme docker. 

 

Culture de l’assemblage

 

La construction d’un bateau - le coeur historique du savoir-faire nazairien - ne repose sur rien d’autre que des logiques de co-construction : l’assemblage en un temps record d’une diversité incroyable de métiers, la capacité à agréger et coordonner une complexité d’acteurs qui fait tenir le bateau ensemble. “Toute ma réflexion”, retrace Stéphane Juguet, “était que dans ce pays qui a une culture de l’assemblage technique, il fallait associer d’autres dimensions : assemblage humain, assemblage créatif, voire même assemblage récréatif. Et cela avait du sens non seulement symboliquement, mais aussi du point de vue de l’économie industrielle du territoire : les chantiers navals ont des pics de suractivité, suivis de périodes d’écroulement, puis une commande relance la machine pour cinq ans… Il nous faut donc des systèmes créatifs qui permettent de lisser et de diversifier. Et là, il y a peut-être de la place pour de l’industrie créative, plus légère, qui viendrait faire de la résilience, apporter des dispositifs agiles”. 

 

Des industries de l’esprit créatif

 

On aperçoit ici concrètement le double visage du projet La Ferme. Mettre en scène et raconter l’industrie locale, par des dispositifs éditoriaux innovants, permettre au territoire de s’approprier réellement ce patrimoine industriel vivant pour nourrir le projet urbain et reconstruire de la communauté, expérimenter des dispositifs créateurs de valeurs y compris pour les industriels.

 

La Ferme à Saint Nazaire
Inauguration

 

En organisant la porosité entre industriels, citoyens et créatifs, La Ferme vise aussi à permettre aux industriels locaux de tester leurs dispositifs auprès des publics, de maquetter des prototypes de produits, de co-concevoir des innovations de service auprès de communautés agrégées. Les collectivités publiques pourraient y trouver un réservoir pour des concertations sur des projets urbains complexes, sur le devenir par exemple du Bassin - véritable rotule de la ville. Mettre en scène et mettre en récit la création industrielle dans le territoire, c’est aussi contribuer à l’attractivité des métiers industriels.

 

Elus baobabs et projets jardiniers

 

À La Ferme, se croisent et s’expérimentent des collectifs multiples, qui tous à leur manière focalisent leur énergie sur la création des nouveaux communs dont parle Rosanvallon. 

 

Collectifs étranges, peu traditionnels puisqu’on ne parvient pas à les saisir au moyen des découpages usuels : telle aventure initialement associative peut accoucher d’un projet entrepreneurial, tel dispositif industriel peut être récupéré pour servir à une concertation locale, tel savoir-faire culturel pourrait s’avérer créateur de valeur économique. 

 

Qu’en dit le politique institué ? Sans doute est-il un peu désarçonné par cette initiative à la fois entrepreneuriale et culturelle, associative et politique, industrielle et créative - qui prétend en sus de cela être un lieu d’émergence du commun. 

 

La Ferme a connu - connaît encore - des péripéties dans ses relations avec les élus du territoire. Nos responsables politiques s’acclimatent tout juste à l’idée que la société civile intervienne réellement dans l’espace public. A peine convertis à l’idée de la participation citoyenne, les voilà confrontés à d’autres émergences et ne disposent d’aucun outil pour appréhender. La Ferme : ni un collectif de riverains en colère, ni une association culturelle que l’on pourrait subventionner, ni une amicale de quartier, ni un repère d’opposants politiques. Alors quoi ? Le baobab est un arbre solide et majestueux, mais à son ombre pas grand chose d’autre que lui ne pousse. 

 

Le créateur de La Ferme revendique cette relation complexe à l’institution politique. Ne demandant aucune subvention pour ne pas dépendre de la puissance publique, il fait justement de cette indépendance un argument d’utilité du lieu auprès des collectivités locales : espace neutre, légitime, où les politiques peuvent s’ouvrir à la société d’aujourd’hui, pour expliquer, concerter ou co-construire autour des enjeux du territoire, pour débloquer des imaginaires autour d’un devenir commun. 

 

La Ferme !, comme d’autres lieux-projets, procède ainsi de l’oeuvre jardinière. Attentive à ce qui commence à pousser, favorisant la diversité, habile dans la saisie des opportunités - et surtout, soucieuse de l’enrichissement en continu du “terreau” commun. Des répertoires pleins de promesse pour l’action collective innovante. 

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