contacts newsletter
retour au hub Plein Sens


Pour vous inscrire à la newsletter entrez votre adresse e-mail.




se désinscrire

blog

Les territoires numériques de demain, pour un nécessaire changement de logiciel politique

23/02/2015

Le rapport réalisé en 2013 par Claudy Lebreton, Président du Conseil Général des Côtes d’Armor et Président de l’Assemblée des Département de France pour la Ministre de l’Egalité des Territoires et du Logement, propose enfin autre chose qu’une politique numérique de développement fondée sur le hardware. Après un diagnostic d’une rare sévérité sur la faillite des politiques publiques contemporaines, l’auteur propose un numérique politique accompagnant de manière durable et soutenable « une autre façon de nous représenter et de concevoir l’espace, le temps, la planète, le vivant, les relations humaines… ». 

 

Encourageante pour ce qu’elle promeut comme conduite éclairée de changement, l’étude est lucide par son dépassement d’un numérique à la Papa, mais peut aussi se révéler décourageante tellement les recommandations et l’analyse proposés ne sont que le fruit d’un bon sens expliqué et défendu depuis plus de quinze ans. Bon sens qu’aucun mouvement politique de fond n’a suivi et que l’on paie aujourd’hui d’un retard et d’une gabegie considérable. Paraphrasant Antonio Casilli, tant que le marché du politique sera monopolisé par des « old boys » issus des mêmes écoles, qui tous ont les mêmes compétences surannées et qui se méfient comme de la peste de tout ce qui touche aux “ordis” - comme si tout ce qui nous occupe était encore une question d’ordinateurs - ce rapport ne changera probablement rien. Au fond cette étude a l’intérêt d’éclairer comment le numérique accuse notre incapacité à produire différemment du politique et révèle comment, en pensant “numérique” nous pourrions dépasser nombre de dysfonctionnements inhérents à la conduite de la chose publique. C’est bien une politique différente qui pourrait émerger en pensant un monde qui bouge au rythme du numérique. Nous ne commenterons pas ici les recommandations stricto senso portant sur le numérique territorial, mais nous essaierons par le biais de cette analyse de plus largement identifier les freins et leviers qui permettraient le développement d’une politique de coproduction de l’innovation, une politique de changement, un changement de politique. 

 

C’est d’abord en pensant les territoires d’usage hors les circonscriptions administratives que l’on peut agir efficacement. C’est avec une prise en considération d’un monde en mutation et d’un espace public de plus en plus déliquescent que l’on peut aborder ces outils avec la volonté qui se doit. Aujourd’hui le politique est dans toutes ces questions omnipotent et démissionnaire. Plus de vingt ans après l’émergence du numérique, la mutation des politiques publiques est un échec. C’est un choc dont on a besoin et ce choc est culturel.

 

Agir sur des territoires d’usage

 

La question d’usage accompagne cette recommandation et démonte simultanément une politique trop infrastructurelle. On a fait avec le matériel l’économie d’une vision écosystémique, posant ça et là, et souvent de la même façon, un ensemble de solutions sans jamais mesurer au préalable l’usage et ce qu’il induisait d’un jeu différent d’acteurs producteurs, consommateurs de telles solutions. Ce rapport appelle d’abord à dépasser les baronnies administratives territoriales pour investir les territoires vécus, ceux qui n’existent qu’en intégrant les dynamiques de collaboration, d’ouverture, de mutualisation, de reconnaissance de l’initiative individuelle. Dans cette dimension nouvelle permise par le numérique et organisée de bas en haut, la prescription de l’expert médecin, professeur, ingénieur - et de l’élu donc -  si elle rassure, ne fait plus aucun sens, ni n’est opérationnelle. Le seul enjeu d’une pensée en silo n’est de servir que l’intérêt de quelques uns. Une telle pensée est caduque à l’heure d’une société dynamiquement et librement connectée. Première recommandation effectuée par ce rapport qui spécifiquement vise la nécessité de développer une politique de l’innovation : décentraliser les pouvoirs, croiser les ressources publiques et privées, repenser nos pratiques et le rôle des élus. Le politique peut être médiateur d’un paysage en mutation si il accepte d’abord les conditions de partage. Partage du territoire, des responsabilités, du pouvoir et de l’information. Le numérique doit être politique. L’espace public lui même doit être l’objet d’une politique de coproduction de l’innovation.

 

Un monde en mutation et un espace public absent

 

Rappelant que « le logiciel va s’immiscer dans tous les secteurs de l’économie, s’hybrider avec le matériel et affecter les positions et les niveaux de marge de tous les acteurs en place », le rapport rappelle les possibles alternatives à mettre en œuvre et précise ce qui constitue nos espaces sociaux et de représentation en mutation. S’intéressant par exemple aux mobilités et au télétravail, cette étude explique l’échec de solutions existantes par une culture de la compétition, du caporalisme, de la hiérarchie et du cloisonnement. Conception fatiguée du travail et relation caricaturale entre les partenaires sociaux font qu’aucune solution de travail innovante ne peut émerger dans ces conditions. La question n’est pas celle des outils existants mais d’une culture commune que le rapport démontre ensuite en éclairant les conditions d’accélération du temps, un nouveau rapport au savoir et à la connaissance, une réorganisation des conditions d’effectuation des liens sociaux pour conclure à une remise en question du rôle de l’acteur public : «  Internet s’est largement développé sans les États et en dehors d’eux. La puissance publique ne régit pas le réseau ni ne le maîtrise. D’un côté, l’esprit libertaire ou coopératif des pionniers s’est prolongé et se fonde davantage sur la notion revisitée de biens communs que sur la tradition de biens publics. De l’autre, le réseau est devenu un immense espace marchand, régi (dans une certaine mesure) par les règles libérales de l’économie mondiale. L’emprise irréversible sur l’économie et la société d’internet s’impose à la puissance publique quant à son développement et à ses conséquences. Les stratégies publiques sont à adapter, sinon à réinventer, pour certaines en urgence, pour à la fois canaliser certains effets et en stimuler d’autres ». Le politique est profondément impacté par le numérique et se réévalue de plus en plus fortement à l’aune d’une économie de la croissance. Croissance que le numérique ne semble pas développer, bien au contraire. Réduction des coûts de transaction, productivité (donc réduction d’emplois), intensification de la concurrence internationale, financiarisation accrue et accélérée de l’économie, le rapport met en doute les bénéfices du numérique en termes d’équilibre social et de croissance. La relation du politique au numérique sera enfin d’autant plus difficile à gérer que « territoires » et « numériques » sont deux mots qui ont désormais en commun d’avoir à la fois une dimension matérielle et immatérielle. Avec force études convoquées pour sa démonstration, le rapport s’applique dès son introduction à signifier la nature du mouvement auquel on est confronté et balaie les naïfs espoirs que l’on pourrait avoir dans un numérique qui ne soit pas politiquement habité.

 

Un politique omnipotent et démissionnaire 

 

Dans cette adaptation nécessaire, dans notre rapport à l’innovation et en particulier au numérique, le rapport note que si notre société s’est appropriée le numérique, elle reste très prudente, voire le refuse. Nous serions, par rapport aux grandes puissances internationales un pays suiviste à ce sujet. C’est seulement sur les réseaux hauts débits que nous sortons notre épingle du jeu, tiens donc… Nos politiques de développement sont-elles indéterminées, ne choisissant ni le soutient aux infrastructures, ni celui au développement des services au point de ne marquer ni réelle cohérence, ni résultat. S’agissant par exemple des clusters, il n’y a qu’en France qu’ils sont portés par la puissance publique, partout ailleurs dans le monde, ce sont de grandes entreprises associées à des PME qui mettent en marchent de tels mouvements. Nous serions les seuls à financer aussi massivement les grandes entreprises. Si l’État semble s’être montré volontaire à l’endroit du développement numérique, le rapport rappelle les multiples dispositifs qui se sont succédés n’inscrivant in fine, ni dynamique, ni cohérence, ni transversalité dans la conduite d’une action publique de soutien. Depuis 1996, 18 lois sur les communications électroniques visent à cadrer les usages et le développement d’internet… Le politique croit encore pouvoir circonscrire l’impact du numérique sur nos sociétés par la loi. Mais face à tant d’échecs, le développement numérique a rapidement été délégué à l’aménagement des territoires. Rapidement ceux-ci se sont appropriés ces stratégies, par souci de mode, d’économie ou par réelle volonté de changement. L’État lui s’est alors contenté de plus en plus de labéliser certaines actions, comprenant que toute approche centralisée ne servait probablement à rien pour un schéma de développement numérique cohérent. La puissance publique n’a pas compris que le développement numérique ne peut faire sens que dans une logique systémique et non de planification. Pour penser et agir sur les systèmes, seule l’échelle locale serait adaptée et maîtriserait la mise en œuvre de tels changements. 

 

Un échec des politiques publiques, un choc des cultures difficile à dépasser

 

Un regard plus précis sur différents secteurs d’activité révèle nombre de problèmes dans les politiques numériques menées par les territoires. Ces problèmes nous semblant les symptômes d’une maladie plus inquiétante. Au delà donc de l’échec de mise en œuvre de solutions numériques, ce cruel inventaire éclaire l’impossible capacité à mettre en place des politiques de coproduction de l’innovation. Pèle mêle, ce rapport brosse les principaux secteurs des territoires. E-tourisme, on note l’absence de compétence concernant les agents territoriaux. Développement économique et circuits courts, on mesure la difficulté à adopter une vision systémique, à dépasser les acceptions géographique, politiques et administratives, à intégrer les conditions de synergie, à valoriser le capital humain, à animer et à accompagner des projets sur le long terme, à mettre en œuvre une veille active et souple d’évaluation régulière. L’action du développement économique territorial n’intègre pas de nouveaux intervenants ni n’étend ses champs géographiques et de périmètres d’activité. Enseignement, le constat est beaucoup plus préoccupant : malgré des investissements substantiels en termes d’équipement, nous serions dans les dix premiers pays équipant le mieux nos écoles, nous sommes 51ème sur 142 pays en termes d’intégration du numérique dans les pratiques des enseignants. Le focus a été mis sur les questions d’équipement au détriment de la refondation du protocole pédagogique. La France est confrontée à un réel déficit de l’éducation informatique expliquée par une décision conduite par le haut, par une non intégration des enseignants et donc par la résistance de leur part. Un constat : il n’y a pas de communauté intégrant les élèves, les familles, les personnels dans une pratique numérique pédagogique collective. La santé enfin, même constat de dissymétrie dans la relation entre l’expert médecin et l’usager patient dû en partie à un usage massif d’internet. L’organisation du système de santé ne suit pas. Ici aussi, manque de systèmes d’informations communs, résistances culturelles, cloisonnement, multiplication des réseaux, pilotage incohérent entre la ville et l’hôpital. Sur le dossier médical personnel, décisions centralisées, absence de suivi financier, absence de stratégie, absence de continuité dans la mise en œuvre : «  les cloisonnements entre le niveau national et les différents niveaux territoriaux, entre le public, le privé, l’associatif, le libéral, l’institutionnel, le sanitaire, le médico-social et le social sont légions (…) les outils numériques disponibles ne sont pas mobilisés ». Sur le secteur de la santé, émerge une recommandation essentielle, la nécessité de faire émerger un acteur neutre ayant un statut éthique et déontologique capable de jouer dans la proximité, un rôle de tiers de confiance légitime et reconnu, dans la collecte, le traitement, l’échange et le partage de l’information au bénéfice de tous.

 

Se positionner comme médiateur et accepter les conditions de partage

 

« Il faut inventer un nouveau métier à la frontière du médical et du numérique, du privé et du public pour coordonner le système de soin ». Quatorze années après ces recommandations non suivies d’effet, le rapport conclue que les acteurs privés sont sur le point d’investir définitivement le secteur de la santé, les autres secteurs délégués à la puissance publique suivront certainement ce mouvement. Une des raisons de l’échec de telles conduites de changement est, selon le rapport, l’absence de prise en considération des besoins et des attentes de terrains des citoyens et des professionnels de terrain par les pouvoirs centraux. L’acteur public n’a toujours pas compris que : « Ces technologies sont avant tout des technologies relationnelles, des technologies de la connaissance et qu’à ce titre elles ne se substituent pas aux relations humaines mais sont susceptibles surtout de les réorganiser, de les enrichir, de les augmenter ». Manque de mutualisation, il est plus facile en France de solliciter des aides pour un nouvel équipement que pour la mutualisation des solutions existantes. Manque de formats communs. Manque de compréhension de la chaine de valeur et du jeu des acteurs. Freins culturels. Déficit de connaissance des élus… Pourtant « les TIC ne sont plus les seules en mesure de proposer un service aux usagers, ni même de s’opposer aux initiatives des ré utilisateurs », il importe de rapidement effectuer les conditions d’un changement.

 

Un choc de culture, une urgence, des recommandations claires

 

Malgré cette synthèse écrite à l’épuisement, il ne faut probablement pas lire dans ce rapport une énième entreprise de French bashing. Les indices du changement existent et l’étude s’attache à les relever. Mais ce ne sont que quelques indices et l’on peut craindre que sans un nouvel éclairage sur nos façons de conduire le service public rien ne change rapidement, durablement et de manière soutenable. Pour un tel changement, une recommandation principale : Remettre l’homme au cœur des process et des systèmes. Évoluer vers une nouvelle organisation institutionnelle. Se mettre en capacité d’agir en réseau, faire que les collectivités territoriales agissent en passeur et en médiateur.  Laisser beaucoup plus de liberté à l’initiative et à la créativité.  Stopper une approche de la conduite des politiques publiques trop normatives, trop centralisatrices et trop peu coopératives. Agir par convention en s’assurant un adhésion volontaire qui se fonde sur l’appel à des valeurs partagées. Inventer un statut de coordinateur territorial à l’innovation et à la culture numérique, créer des espaces de débats locaux sur les conditions d’innovation. Plus largement, développer toutes les conditions de démocratie locale grâce au numérique. Disposer d’une cartographie des projets, des compétences, des services et des pratiques numériques sur les territoires. Penser en termes de patrimoine numérique local. Mutualiser les investissements. 

 

Pour un numérique politique

 

En pointant l’ensemble des dysfonctionnements des politiques publiques, ce rapport  révèle une incapacité des acteurs publics à travailler en commun et donc plus encore avec les acteurs privés et simplement avec les citoyens. Le secteur public est inadapté au systémique numérique. Si le numérique révèle les freins d’un nécessaire changement des politiques publiques, il est aussi le principal levier d’un nécessaire changement. Ce que rappelle simplement cette étude, c’est que nous ne pouvons plus nous satisfaire d’outils numériques comme éléments de modernisation de l’action publique, il s’agit maintenant de faire des conditions de fonctionnement du numérique, la règle de lecture et d’écriture d’un nécessaire changement quasi démocratique. Sans cette remise en question, sans un changement profond de culture de la fonction publique et des élus d’abord, il n’est pas nécessaire de prédire, de penser, de motiver une politique d’innovation ou de coproduction. Sans un tel changement c’est un grave abandon de certains territoires, de certaines populations, de pans entiers du service public qui s’annonce. Ces champs d’actions seront délégués au secteur privé ou simplement abandonnés car trop peu rentables. Et derrière cette rentabilité, il faut lire notre manque sévère de créativité appuyée sur une situation de rente désormais intenable. Si l’on attend des résultats en termes de solidarité, de compétitivité et de croissance, si l’on souhaite accompagner une nouvelle citoyenneté, il faut maintenant changer de logiciel pour faire du politique. A lire ce document décapant, il est certain que les acteurs de l’Assemblée des départements de France ne l’ont pas écrit le couteau entre les dents, les pistes de changement sont nombreuses, elles parlent de proximité, de créativité, de solidarité, de liberté. Les moyens d’action sont nombreux, ils ne dépendent que de notre volonté, moins d’agir grâce à un ensemble de nouveaux dispositifs, que de nous donner à cœur d’agir ensemble simplement. 

 

Bruno Caillet 

Tweets de @Hubservateur

Les 6 principes clés de l'économie symbiotique http://t.co/KPzNS10fGs


plus

Tweets de @Hubservateur

Comment réintroduire de l'imagination en politique? http://t.co/AqJq1OqVDt via @LeHuffPost


Nos
partenaires :

logos partenaires