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L’innovation conviviale comme levier d’une coproduction durable

08/12/2014

Si la coproduction d’une innovation permet un développement et une mise sur le marché plus rapide et moins coûteuse pour le porteur de projet, elle ne dit pas pourquoi un projet innovant motiverait les parties prenantes à s’engager commun. Quel effet produit donc l’innovation sur nos imaginaires pour que souvent, ni le doute, ni la critique ne la mette en question, que tous nous devrions y participer avec ferveur ? Pourrions-nous, même ensemble, ne pas être innovant ?

 

L’innovation comme socialisation de l’invention

 

Bernard Stiegler distingue l’innovation de l’invention dans sa capacité à socialiser une idée nouvelle et à agir sur nos modes de représentation individuels et collectifs. Dans une approche globale et dans un contexte où les besoins sont satisfaits et où les cycles de l’innovation sont toujours plus courts le marketing prend aujourd’hui le pas en substituant le désir au besoin, dans une dynamique purement consumériste. "En soumettant (tout) au marché, on détruit le désir, qui est réduit à un calcul. Cela produit une société démotivée, qui a perdu toute confiance en elle, où il n'y a plus de relations sociales, et où triomphe le contraire du désir, à savoir la pulsion : la guerre de tous contre tous (…)". Ce consumérisme ne peut selon lui se développer que dans un ensemble d’externalités négatives (surendettement, pollution…). L’innovation ne généreraient alors que déséquilibre social et de mécroissance. 

 

C’est déjà la critique que posait l’écologie politique il y a une cinquantaine d’années en défendant que toute action s’inscrit dans un écosystème complexe et en invitant chacun à être responsable des interactions et phénomènes d’externalités associés à ses actes. Avec elle émergent les principes de précaution et de convivialité. La référence à la convivialité développée par Ivan Illich peut prêter à sourire, mais elle apporte pourtant quelques éclaircissements sur ce qui pourrait conditionner l’association de pratiques innovantes coproduites, respectueuses de l’équilibre social. 

 

Outils et innovation produisent des effets de seuil

 

Tout outil selon Illich est soumis à un effet de seuil. Quand on le dépasse, on asservit son usager, on pille l’ensemble des ressources qui y sont liées : si la voiture est un outil nécessaire, le tout automobile se révèle ravageur pour l’environnement. La première condition de convivialité serait d’accepter communément d’agir dans un cadre préalablement contraint et d’intégrer le plus en amont les possibles externalités associées à tout projet innovant. Est-ce que le principe d’un déplacement accéléré et plus confortable autorise la pollution climatique ? L’émergence des véhicules électriques autorise-t-elle la surconsommation d’une énergie nucléaire ? L’innovation hors de ces seuils conduirait à précipiter la foi en l’outil performant, à la spécialisation des tâches, à l’institutionnalisation des valeurs et à la centralisation du pouvoir, concourant à un grand enfermement social, économique et de nos espaces de représentations. Quelle place alors pour l’usager dans des systèmes toujours plus complexes ? Cette place ne serait-elle pas une des conditions premières de toute acceptabilité d’une innovation ?

 

La société conviviale serait celle où l’homme contrôle l’outil

 

Pour Illich, sans la constitution d’une société conviviale où l’outil serait au service réel de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes, toute organisation sociale outillée et innovante ne travaillerait qu’à son épuisement. La société conviviale serait celle où l’homme contrôle l’outil, où les valeurs portées par un progrès défini au bénéfice de quelques-uns ne deviendraient pas la norme sociale. L’outil convivial porterait selon Illich sur des solutions justes, c’est à dire génératrice d’efficiences sans dégrader l’autonomie personnelle mais élargissant au contraire son champ d’action et participant à la création de vie sociale dont chaque partie prenante pourrait évaluer et co-construire les règles. Illich propose à son époque d’utiliser l’énergie créative de chacun « d’expliciter la structure formelle commune au procès de décision éthique, légale et politique (…) afin de garantir que la limitation et le contrôle des outils sociaux seront le fait d’un processus de participation et non d’oracle d’experts ». 

 

Pour la mise en œuvre d’une économie de la contribution

 

Les solutions associant principes de coproduction et d’innovation pourraient donc intégrer l’ouverture d’un débat sur les limites associées à chaque production, ce qui semble complexe à mettre en œuvre et même à imaginer. Nous pourrions aussi concentrer de telles pratiques de coproduction sur la résolution de problèmes sociaux existants. Enfin comme le proposent Stiegler et d’une certaine façon Illich, peut-être pourrions-nous opposer aux principes d’innovation tels que nous les connaissons, la mise en œuvre d’une économie de la contribution fondée sur une dynamique ascendante. Dynamique que le simple usage de solutions numériques ne garantirait pas en soit. 

 

Sans une culture de l’innovation, sans un projet de nouvelle civilisation, il se peut selon Stiegler que ces outils soient « les remèdes autant que les poisons ». Une culture contributive n’est pas à l’abri d’une nouvelle vague d’instrumentalisation consumériste aux effets inverses de ceux escomptés. La culture de contribution et d’équilibre ne peut émerger qu’à la seule condition de motiver une posture d’amateur et non de consommateur. Chacun doit avec ces outils réinvestir sa faculté de discerner, d’apprécier et de juger. Plus qu’être ensemble, l’enjeu premier de la convivialité est de donner à chacun les moyens d’agir ensemble.

 

La coproduction contre l’expertise

 

Il n’est bien sûr pas question de condamner en soit toute idée d’innovation, mais ce détour par les conditions de socialisation d’une invention ne fait que nous rappeler la limite de l’expert, qui souvent décide seul de l’intérêt d’une action ou de ce qui ferait progrès. L’absence d’échange préalable sur la manière dont une innovation participe d’une dynamique de convivialité nous semble l’une des raisons pour lesquelles l’acceptatibilité et la soutenabilité  de solutions de plus en plus connectées et intrusives va être de plus en plus complexe à assurer. 

 

La dynamique de convivialité ne sera pas possible tant que nous n’aurons pas mesuré comment la culture de l’innovation que l’on promeut aujourd’hui participe d’un phénomène de mécroissance, que les experts n’auront pas accepté que dans un nécessaire cadre de transition, il convient d’abord d’investir les conditions de convivialité plus que le bénéfice direct éventuel d’une technicité ou d’un marché. Ceci nous semble la seule condition pour associer innovation et progrès, innovation et bénéfice social. Cela suppose probablement de revoir notre imaginaire, nos politiques et nos cultures de l’innovation dans un agir en commun, pour une société créative.

 

Bruno Caillet.

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