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Philosophie et propriété dans le crowdfunding et l’économie collaborative

04/09/2014

Le site étasunien Shareable, dédié au partage et aux communautés du web, publiait le 22 août 2014 un article de Brownen Morgan intitulé Crowdfunding and Ownership in the Sharing Economy, dans lequel l’auteur pose justement la question de la philosophie qui sous-tend les projets de l’économie collaborative, plus particulièrement ceux faisant appel au financement participatif. Des questions que l’on peut justement relier au cas plus général de la coproduction de l’innovation. 

 

L’auteur prend l’exemple de deux projets de crowdfunding ayant pour objet la mise en place de circuits courts dans le domaine agroalimentaire, l’un, FarmDrop, au Royaume-Uni, l’autre, Open Food Network, en Australie. Il remarque que ces deux initiatives, si elles semblent à première vue en tout point similaires, du moins pour le "crowdfunder" non averti, elles ne portent pourtant pas du tout la même philosophie. FarmDrop se donne pour objectif de contrer la superposition des intermédiaires dans le secteur agroalimentaire en assurant une livraison directe, du producteur au consommateur, tout en garantissant un revenu conséquent aux premiers : 80% du prix de vente, 10% au porteur de la plateforme locale, puis 10% à FarmDrop. Un modèle assez comparable à La Ruche qui dit oui. Open Food Network prend la question sous un autre angle d’attaque, développer la plateforme open source qui permettra aux acteurs locaux de gérer leur propre circuit court, y compris leurs tarifs et la marge qu’ils souhaitent accorder à l’intermédiaire qui prendra en charge le système à l’échelle locale. On voit bien que dans le premier cas, l’objectif est de supprimer « les » intermédiaires par « un » intermédiaire, dans un système centralisé à la manière d’une chaine de supermarchés, quand dans le deuxième il s’agit de donner aux acteurs la capacité d’empowerment pour prendre eux-mêmes en charge la chaine de distribution à échelle locale, à condition de souscrire à un projet open source. L’auteur ajoute que si FarmDrop promet d’être généreux dans la proportion du prix laissée aux producteurs, il ne garantit en rien de ne pas changer d’avis dans un futur proche ou lointain. 

 

Cette question de la philosophie sous-tendant chaque projet prend de plus en plus de place dans le débat sur l’économie dite du partage, ou collaborative. Ces termes portent en eux les germes du malentendu : l’économie est désintermédiée, interpersonnelle, en pair à pair, mais n’est ni du partage, ni collaborative. En cela, le débat portant sur la récente transformation du système de Blablacar.fr (notamment son passage au paiement par carte en amont du voyage) traduit bien le malentendu existant entre la manière dont les early adopters ont d’abord perçu ces entreprises et leur objet réel. On peut être déçu du changement de système de Covoiturage.fr, on ne peut par contre pas reprocher à une entreprise de chercher un modèle économique pérenne à vocation plus grand public. On peut au passage espérer que cela ouvre de nouveaux marchés pour d’autres initiatives, basée sur d’autres modèles, voire même soyons utopiques, le retour du « stop » et du service désintéressé. A ce titre, le lancement en ce début septembre 2014 du service IDVroom, porté par Ecolutis, propriété de la SNCF, est réceptif quant à son modèle de fonctionnement, très proche de Covoiturage.fr. Le site entend se démarquer par une stratégie orientée trajets pendulaires, on aurait aimé trouver également une proposition nouvelle dans la gestion des échanges et de la confiance (IDVRoom propose un système similaire à BlablaCar, reposant sur le prépaiement en ligne, celui-là même qui a fait l'objet de critiques chez les habitués du covoiturage). On ne peut par contre que se réjouir du retour de la concurrence dans un secteur de l’économie collaborative où l’hyper concentration des services aux mains de quelques sociétés n’aura pas tardé. Air BNB, Uber, Covoiturage.fr... le premier acteur parvenant à atteindre la masse critique sur son créneau a juqu’à présent asphyxié les suivants, le règne du "Winner Takes All". 

 

Comme souvent depuis une quinzaine d’années, l’illusion du changement de société porté par la croyance dans Internet mène à voir dans des nouvelles formes de commerce ou de relation les germes d’une société plus ouverte et généreuse. Brownen Morgan ajoute que ce secteur de l’économie collaborative, d’autant plus dans le cas du crowdfunding, gagnerait être mis en débat sur ce qui fonde réellement la philosophie des projets - qui n’est certainement pas unique - et la forme juridique de leur porteur. Il n’est en rien problématique qu’un Air Bnb ou un Blablacar cherche à pérenniser un modèle économique ou à faire du profit dès lors que son statut est celui d’une entreprise ou d’une start-up. On attendra des fins différentes de projets portés par des associations à but non lucratif, des Scop ou d’autres formes juridiques. La question de la propriété pourra alors être clarifiée, notamment celle de bases de données ou de fichiers clients, l’investissement personnel des crowdfunders se portera lui aussi sur un modèle en connaissance de cause. Le crowdfunder apportant son soutien à une entreprise ou une start-up sera en droit d’attendre plus qu’un simple porte-clés dès lors que l’entrepriairbnbse génèrera des bénéfices, il fera en connaissance de cause le choix de soutenir à fond perdu un projet dont les visées portent sur les biens communs. Il n’est pas ici question de jeter avec l’eau du bain l’économie collaborative (ou désintermédiée), celle-ci ne porte pas seulement la marchandisation des relations interpersonnelles, pour laquelle elle fait l’objet de critiques, elle permet également d’envisager des formes de partage des ressources par le déploiement de circuits-courts, la baisse de l’usage de l’automobile, etc. Il faut cependant éclairer et donner de la transparence sur les finalités des projets afin que chacun choisisse en connaissance de cause. Pour que le « sharewashing » ne vienne pas prendre le relais du « greenwashing ». 

 

Remises dans le contexte de la coproduction de l’innovation, ces questions nous rappellent à quel point la philosophie générale d’un projet coproduit doit être impérativement partagée par l’ensemble de ses co-porteurs, au risque de créer un hiatus destructeur à court ou moyen terme. Les finalités particulières de chacun des acteurs ne pourront cohabiter qu’à condition de s’accorder sur la philosophie générale sous-tendant l’entreprise. 

 

Régis Chatellier

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