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Savoirs et pouvoir : l’expertise universitaire au service de l’action publique

22/10/2015

Rencontre - Docteur en science politique, Nicolas Matyjasik est conseiller scientifique et chercheur à Bercy au sein de l’Institut de la Gestion Publique et du Développement Economique et maître de conférences associé à Sciences-Po Lille, où il dirige le master « Management des politiques publiques », double diplôme en partenariat avec Audencia, école de management de Nantes. Ses travaux de recherche portent sur les transformations contemporaines des administrations. Il s’intéresse notamment aux nouvelles formes de pratiques politiques et administratives ainsi qu’au renouvellement de la démocratie.

 

Dans le monde des administrations publiques, où règne une temporalité de l’urgence qui ne laisse que peu de place à la réflexion, Nicolas Matyjasik croit en la nécessité d’articuler théorie et pratique. Trop souvent négligé par les hauts-fonctionnaires souhaitant s’inscrire dans l’action, le travail réflexif universitaire est pourtant essentiel pour éclairer et aiguiller l’action publique sur des thématiques clés. La coproduction des services publics, la transformation des relations Etat-citoyen à travers le numérique, la régulation algorithmique ou encore l’impact de l’économie solidaire et sociale dans la production de valeur d’intérêt général sont autant de sujets sur lesquels l’administration doit appuyer son action sur les nombreuses recherches scientifiques effectuées en ce sens.

 

Pouvez-vous expliquer les missions que vous conduisez à Bercy au sein de l’IGPDE (Institut de la Gestion Publique et du Développement Eco)?

 

Au sein de l’IGPDE, j’essaie d’animer une réflexion sur les façons de faire évoluer l’action publique, les nouveaux outils de gestion de l’Etat et sur l’impact du numérique sur l’usager. Nous travaillons étroitement avec les chercheurs, pour essayer de créer des passerelles entre l’administration et les réflexions du milieu universitaire. Sur les politiques publiques notamment, il existe un foisonnement de travaux de philosophes, de sociologues, de gestionnaires, de politistes mais généralement ces travaux peuvent paraître complètement hors-sol, déconnectés pour les élites politiques. Mon travail est de montrer que ce qu’il se passe dans cette sphère académique peut avoir un écho dans la sphère de l’action. Il s’agit d’articuler théorie et action, dans un contexte où l’administration pense souvent que seule l’action est pertinente.  Cela fait un certain nombre d’années que je travaille en ce sens à Bercy à travers un séminaire intitulé “praticien-chercheur” qui rencontre de plus en plus de succès. Mais tout cela nécessite un travail d’acculturation, il y a une vraie conversion à effectuer puisque historiquement l’administration s’est posée en rupture avec les producteurs de savoir.

 

Dans le cadre des travaux que vous conduisez, quelle est votre perception sur ce second rapport d’étape que l’on a produit sur notre propre observation ? Est-ce qu’il y a des choses sur lesquelles vous adhérez ? Y-a-t-il d’autres éléments pour lesquels vous êtes plus critique ?

 

Je rejoins les réticences que vous exprimez dans le rapport concernant le terme “innovation”.  On voit un mouvement d’ensemble se dessiner dans la société qui affirme que l’innovation est la clé pour sauver les administrations publiques. Je pense qu’il faut être un peu plus réflectif sur la chose. Les réflexions suivantes manquent cruellement dans les administrations : comment faire réfléchir sur ce qu’est une transformation, quel est le message autour de l’innovation, quel est le discours des innovateurs et comment cela peut transformer l’action publique ?

 

Par ailleurs, il y a dans l’administration beaucoup de préalables à lever. Quand sur la méthode vous dites : “accepter l’innovation”, “agir hors cadre”, “développer des écosystèmes propices”, par définition agir de telle façon dans l’administration est quelque chose d’inconcevable. Mentalement, les gens ne sont pas prêts. Cela nécessite tout un travail d’acculturation, de pédagogie, de transformation des mentalités. L’administration fonctionne sur un mode d’organisation hiérarchisé voire militarisé : si vous n’êtes pas issu de l’ENA, l’INET ou les IRA, il est déjà compliqué de travailler dans l’administration et une foi diplômé de ces écoles, on considère que vous détenez le savoir absolu sur l’Etat et les politiques publiques. Le changement va donc passer aussi par de nouvelles façons d’enseigner les politiques publiques, de dire le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il était, de faire comprendre les enjeux autour du numérique.

Fonctionner hors cadre ne se décrète pas, il y a énormément de pédagogie à effectuer en amont, cela nécessite de se demander quelles compétences, quels types de métier il faudrait développer dans l’administration, comment faire prendre conscience aux élites qu’il vaut mieux faire des erreurs et tester des choses avant de les déployer de manière plus généralisée, etc.

 

Vos réflexions méritent d’être collées à la réalité des administrations publiques qui aujourd’hui sont complètement déconnectées de tout ce mouvement. Il y a un espèce d’écran, de brouillard. Tout un écosystème qui gravite autour de la 27ème région par exemple, il y a de nombreuses expérimentations qui se déroulent dans les territoires , mais tout cela reste minoritaire, ce n’est pas représentatif de l’administration telle qu’elle se joue aujourd’hui.

 

La révolution numérique est porteuse d’idéologie et de transformation des relations entre l’Etat et le citoyen. Peut-on envisager une transformation radicale de nos démocraties grâce à ces outils ?

 

Avec le numérique, j’ai l’impression que l’on a la même fascination qu’avec le mot-valise innovation. On attribue au numérique énormément de vertus : renouveler la démocratie, refonder les services publics, etc. On oublie certains facteurs tel que la fracture numérique, les différences de capitaux sociaux et culturels par rapport au numérique. Pour utiliser les outils numériques il va falloir équiper et accompagner le citoyen car tout le monde n’est pas capable de s’approprier les enjeux et les outils numériques.

 

Réfléchir au potentiel de transformation des démocraties à travers le numérique suppose un travail intellectuel de théorisation, au-delà du chiffon qui est agité pour exciter le politique. Un point me semble essentiel à étudier : les effets pervers des algorithmes. On le voit dans le trading haute-fréquence et les marchés financiers qui aujourd’hui ne sont plus gouvernés que par des algorithmes. Il ne faut pas se cacher derrière la technique pour se défausser de ses responsabilités quand on est politique ou haut-fonctionnaire. La modernité repose peut-être aussi dans la mise en place d’agoras, d’espaces de discussion qui n’ont pas forcément besoin du numérique. Il y a une espèce de paresse intellectuelle qui fait appel au numérique pour tout afin d’éviter de se poser des questions sur la crise économique qui s’étend et sur la crise sociale qui est en train de couver.

 

Dans ce cadre, les entreprises peuvent-elles jouer un rôle ? Si oui, de quel ordre, dans quel type de relation ?

 

Si l’on veut développer des écosystèmes intelligents, il faut aussi s’appuyer sur le secteur privé. On le voit bien avec l’économie sociale et solidaire, les entreprises qui produisent de l’utilité sociale, qui intègrent une vision de développement territorial dans leur activité, sont une vraie clé de développement pour renouer économie et secteur public. Leur rôle à jouer est essentiel car ces entreprises produisent de la richesse, de la valeur avec un impact social fort.  Si l’on arrive à dépasser les tendances de financiarisation extrême du capital, nous avons véritablement intérêt à construire le “faire ensemble” avec le secteur privé.

 

Par Mélanie Paris

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