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Théories de la réconciliation

21/04/2015

« La société connectée» écrit par Julien Cantoni est un objet étonnant dans son approche et dans son ambition. La raison première en est peut-être la personnalité-même de son auteur qui ne s’appuie sur aucune autre légitimité que son expérience professionnelle d’éditeur en butte aux mutations de son secteur, sa curiosité des systèmes informationnels, sa culture – cet ouvrage est riche de références diverses – et surtout sa volonté citoyenne d’agir. Cette singularité ne le rend ainsi pas moins légitime pour penser ce qui s’apparente à un véritable programme de changement de société. Au contraire, c’est probablement même parce qu’il n’est pas un « professionnel de la politique » qu’il s’autorise une grande créativité et qu’il retient toute notre attention. Ce livre est écrit dans une perspective de réconciliation entre le mouvement des technologies et une dynamique sociale du commun à réinventer. 

 

L’apport le plus motivant de cet ouvrage réside dans sa capacité à aborder notre société en assumant politiquement sa dimension connectée, sans la subir, pour proposer un ensemble de pistes capables de défendre un projet politique nouveau, quitte à modifier considérablement nos logiciels. Son approche n’est jamais techno-fascinée et de façon souvent tristement pragmatique, il analyse précisément les fondamentaux de ces dynamiques numériques pour les réinjecter dans un réel soutenable, de manière plus ou moins utopique, très créative en tout cas. Un angle structurant et permanent conduit cette démonstration : penser une société collaborative organisée avec une économie définitivement nouvelle et systémique. Ce livre est un des rares exemples français de proposition numérique politique, ici on ne plie pas le numérique à notre organisation sociale mais on cherche à transformer nos sociétés pour réellement intégrer et profiter du numérique.

 

Julien Cantoni s’attache donc d’abord à définir ce qui ferait collaboration pour marquer une différence avec les principes de coopération. Reprenant une définition proposée par l’école Télécom Bretagne : « le travail collaboratif ne relève pas d’une répartition a priori des rôles. La collaboration s’entend en fait par une situation de travail collectif où les tâches et buts sont communs. Chacun des membres du groupe travaille ainsi sur les mêmes points. Il va en effet plutôt s’agir ici de fusionner les contributions individuelles dans l’action. La responsabilité est donc collective et incombe au groupe en tant que totalité. » Ainsi le travail collaboratif n’est pas qu’une question de méthode, « il modifie les rapports humains dans les organisations, la question de l’autorité se déplace vers celle de l’influence, de la création des conditions de succès (…) Le travail collaboratif fédère les initiatives plus qu’il ne les commande. » Coproduction et collaboration, si nous le souhaitons, amèneront de profonds changements de paradigme dans nos manières de produire et d’être aux autres. Pour faire sens, de telles approches doivent plus reposer sur un changement fort d’attitude que sur l’attente de simples effets d’aubaines ou d’opportunité.

 

Des propositions énoncées dans cet ouvrage reprenons en quelques-unes qui font le plus sens au regard de notre projet de référencer les possibles méthodes de coproduction d’innovations : invention d’une politique connectée pour l’élaboration collaborative et le suivi dynamique des lois et des politiques publiques, aménagement des territoires et des biens connectés dans un cadre « small is possible », développement d’un fédéralisme intégral. Déjà un ambitieux programme.

 

Pour comprendre ces propositions, il importe de considérer le préalable de Julien Cantoni : l’organisation systémique, connectée et temps réel de nos organisations sociales et économiques accuse un déficit de légitimité démocratique que l’on ne doit et que l’on ne peut retrouver qu’à la condition d’inventer des systèmes impartiaux et réflexifs fondés sur de nouvelles formes de proximité.

 

1° Comment repenser nos cadres organisationnels dépassés à l’aune de systèmes radicalement nouveaux ?

 

Première proposition donc : re-légitimer le politique, vivifier nos pratiques démocratiques, se donner les moyens, par la loi, de profondément faire évoluer nos organisations. Pour ce faire : laisser émerger l’idée d’une agora connectée. L’idée est simple : sans refonte systémique de nos organisations, pas de possibilité de les adapter à cette nouvelle civilisation qui se passe de tout cadre législatif. Cette refonte ne doit pas se faire qu’entre experts. Pour être opérante elle doit, à tout endroit, faire l’objet d’un débat, de pédagogie, d’appropriation continue. En pratique, une telle agora pourrait mettre en discussion deux ou trois sujets chaque année, dans le cadre d’organisations temporaires et dédiées afin de ne pas professionnaliser ces pratiques. Des collèges seraient chargés de nourrir les débats et de produire un corpus établi et diffusé tout au long de ces échanges pour, à l’issue des recommandations, soumettre un projet à l’assemblée nationale. Forts de ces travaux, des spécialistes aménageraient alors en fonction l’outillage législatif. Enfin, ce collège allégé aurait vocation, durant quelques années à assurer le suivi de la mise en oeuvre et à proposer les amendements nécessaires, le cas échéant. Pour financer ces chantiers, une proposition simple : supprimer le sénat. Populiste une telle proposition ? Populaire certainement. L’enjeu n’est ici pas de supplanter la démocratie représentative mais de l’enrichir de solutions nécessairement et sincèrement participatives. Pour que de telles solutions soient efficientes, il faut les inscrire dans le long terme sans pour autant les instituer.

 

Si la démarche mérite d’être précisée, il nous semble y avoir là, dans l’organisation agile conçue en mode projet notamment, le début d’une possible solution aux conditions de gouvernance des écosystèmes dédiés aux coproductions de l’innovation tels que nous commençons à les dessiner dans cet observatoire. Une telle approche ne pourrait fonctionner que de manière nationale ? Non, l’auteur cite l’exemple de l’ONG transition network qui, dans une dynamique similaire, agit à l’échelle locale.

 

2° Comment passer du prototype au marché, du service de proximité à une solution plus globale et pérenne ?

 

Seconde piste : l’aménagement du territoire et l’organisation de biens communs connectés. Rappelant les risques économiques, écologiques et sociaux inhérents aux phénomènes de métropolisation, l’auteur propose l’aménagement de systèmes de small new deals qui entreprise par entreprise,  quartier par quartier et dans une relation rurale/urbain, pourraient avec des solutions logistiques partagées, organisées en cycles courts, travailler à leur propre développement dans une logique d’interconnexion régionale. Dans un tel cadre, chaque organisation serait aidée et valorisée (en termes fiscaux, d’aide au développement…) en fonction de leur proximité avec les réseaux d’approvisionnement et de diffusion et de leur aptitude à travailler en connexion. Cette solution étant pour l’auteur la seule capable d’échapper aux dynamiques propres aux économies collaboratives et de la multitude, dynamiques qui demain ruineront tout effort de développement économique et territorial soutenable. Une telle approche ne s’opposerait pas néanmoins au nécessaire développement de projets « méta », mais les inscrirait bien plutôt dans une dynamique de maillage.

 

3° Comment exister face aux entreprises les plus innovantes dont le développement exponentiel repose sur une rente de la commercialisation des données de la multitude contributive et sur une capacité à pénétrer rapidement les marchés ?

 

L’auteur propose une troisième piste, celle d’un fédéralisme intégral capable d’articuler - dans cette dynamique de passage - l’association d’un « micro » pragmatique et réaliste à un « méta » possible. En effet, avec les potentialités de scalabilité, les barrières à l’entrée des marchés, les conditions de taille critique et de time to market… combien d’innovations échouent dans ce passage à l’échelle, plus encore lorsqu’elles sont prototypées sur un territoire donné ? En s’appropriant les théories d’Alexandre Marc sur le fédéralisme intégral, Julien Cantoni dessine un système et donc une gouvernance capables de dynamiquement associer ces jeux d’échelles territoriales, et sectorielles pour accompagner chaque initiative d’une dynamique locale à un cadre élargi, de manière agile au fur et à mesure de sa croissance. Avec cette idée, il résout ainsi le manque de plateforme fédératrice d’initiatives innovantes et de projets citoyens, il écarte l’idée d’une solution centralisée, vouée à l’échec, pour initier une solution de connexions dynamiques en fonction des besoins, intérêts, potentiels, freins et leviers de chaque idée, initiative, acteur ou projet. 

 

L’intégralité - et non la globalité - de l’approche suppose une prise en compte nouvelle  des singularités et des problématiques ; dynamique seule capable de rendre un système réellement « vivant ». Cette exigence, si on la développe d’avantage, nous semble une condition importante de mise en œuvre des gouvernances complexes qu’il faudra inventer si l’on souhaite imaginer demain des écosystèmes dédiés à la coproduction d’innovations, quelles qu’elles soient.

 

Dans cet attirail conceptuel et pratique, souvent étonnant car réellement iconoclaste, l’auteur, nous conduit allégrement des pensées de Nicolas Colin à celles de Pierre Joseph Proudhon, de Bernard Stiegler à Michel Bauwens… cette écriture en fusion, conçue autour de projets de collaborations et de productions d’un commun, finit par dissoudre une part de nos représentations et de nos perceptions des modes d’organisation. On termine le livre néanmoins convaincu – s’il le fallait encore - que sans une remise en cause profonde de nos façons de faire politique, territoires et innovations, nos futures organisations sociales seront mues par des principes plus radicaux, ceux mis en oeuvre principalement par les rentiers de la data et du transhumanisme. On pourrait décider de ne rien lire de quelqu’un dont la légitimité n’est que sa culture et son désir d’engagement citoyen ou simplement considérer le flot d’utopies d’un Don Quichotte connecté. Julien Cantoni assume vouloir « prendre le réel comme un désir plus que ses désirs pour une réalité ». Même fragile et un peu grisante, nous voyons néanmoins dans cette invitation, une formidable créativité pour penser, créer et produire une politique enfin innovante et partagée.

 

Bruno Caillet

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